C’est un livre envoûtant que Les Visages, de Jesse Kellerman, paru en France en 2009. En plus d’avoir été élu meilleur thriller de l’année par le New York Times (même si ce n’est pas exactement un thriller à mon sens), Harlan Coben lui a donné ses lettres de noblesse : « Si vous n’avez pas encore lu Jesse Kellerman, ne perdez pas une seconde […] on ne rencontre pas tous les jours un talent de cette ampleur ». Et du talent le trentenaire (né en 1978, de parents tous deux écrivains) en a à revendre ! Son livre est purement une œuvre d’art. Et justement, il nous immerge dans le monde de l’art.
De l’art contemporain, faisant référence au passage à quelques artistes, courants, œuvres majeures, détruisant quelques clichés tenaces au passage. D’ailleurs, son héros, Ethan, est un vrai bulldozer. Il ne mâche pas ses mots. En fait, il s’adresse directement à nous, lecteurs, nous plante le décor, dépeint tout de suite ce qu’on pourrait lui reprocher, sa manière d’être, son égocentricité excessive. Il nous raconte sa jeunesse, par bribes, au détour d’une digression. Et les digressions sont justement ce qui caractérise d’une certaine manière cette œuvre, dans sa construction.
Nous avons Ethan Muller, notre narrateur, et son récit s’entrecoupe de chapitres intitulés « Interlude ». C’est ce continuel aller-retour entre le passé et le présent qui donne tout son charme à ce livre. Ce voyage dans le temps incessant nous implique directement. C’est comme s’il y avait la partie racontée du récit, qui s’adresse directement à nous, et les passages intimes, où divers personnages se raconte sans le vouloir. On a l’impression d’être dans leur tête. Le style d’écriture change d’ailleurs en fonction de certains personnages. Cela rend le récit vivant, étoffé (presque trop à certains moments), rempli de petits détails, qui en s’amoncellant reconstitue un puzzle entier. Le puzzle qui entoure tout le mystère de la découverte de nombreux dessins d’un personnage, alors inconnu autant pour nous que pour Ethan, « Victor Crack ». Le galleriste voit en lui un artiste de génie et un moyen de se faire une place dans l’univers des marchands d’art. Un monde impitoyable, qu’il quitte pourtant peu à peu en recherchant à corps perdus ce fameux artiste. C’est le dessin central de toute l’œuvre pharaonique, que constitue l’œuvre de Crack, qui représente cinq angelots, qui interpelle un ancien policier à la retraite : il s’agit de cinq petites victimes
d’un tueur en série. Il en est certain. De sorte qu’Ethan, le gosse de riche obnibuler par les faibles problèmes de sa vie, plein de regrets et de rancœur, finit par se laisser convaincre d’aider le vieil homme dans sa quête. Même s’il se persuade qu’il essaie par là de faire sa B.A il se rend vite compte qu’il est hanté par l’artiste et cela s’accentue lorsque le policier décède. Ethan continue alors sa quête avec sa fille, procureur de la République, qu’il finit tant bien que mal par convaincre. C’est un livre à part. Il fourmille de paradoxes.
Ethan poursuit alors sa quête en recherchant encore et toujours l’artiste, et le présumé meurtrier ou témoin, qu’il considère toutefois comme un génie pour tout autre chose. Son enquête l’obsède, il ne vit plus que pour la mener à terme. Quoiqu’il découvre. Il a l’impression que cet artiste lui appartient, il l’habite en tout cas par ses œuvres, par ses dessins à l’aspect étrange, sans sens tout seul, qui en se combinant devient la plus grande œuvre jamais réalisée. Mais cette quête c’est surtout l’occasion d’une fondamentale remise en question. Annonciatrice d’un grand bouleversement de sa vie.
Une famille inexistante, une relation particulière avec sa pseudo petite amie, un monde factice et des multitudes de considérations aussi personnelles que pouvant s’appliquer au plus grand nombre. Une tension jusqu’aux dernières pages, le désir de savoir. De comprendre. De savoir encore. Enfin, la fin qui lie toutes les pièces du puzzle entre elles, demandant un effort de remémoration et de concentration pour rétablir tous les faits, sans en omettre le moindre détail, mais un délice. Le narrateur se plaît à s’adresser à nous en tant que simple auteur relatant des faits vrais, rappelant une mode passé, où l’auteur se permettait de faire croire jusqu’au bout qu’il n’était qu’une sorte de transmetteur qui relayait une histoire qu’il considérait comme capitale. Transmetteur qui se sent investi d’une mission à travers une histoire capable de changer l’humanité et se cachant derrière cette image, l’auteur, qui plus vraisemblablement cherche juste à amener à la réflexion, à laisser planer le doute pour qu’on en parle. A l’image de De Foigny qui a ainsi créé tout un monde imaginaire fait d’êtres hermaphrodites dépourvus de passions et immortels…mais ceci est une autre histoire !
Pour résumé : une quête, une tension, des histoires qui s’entremêlent, des personnages que l’on a l’impression de mieux connaître au fil des pages. Et cet exploit de nous plonger tout de suite en plein cœur de l’imagination. Notamment le portrait impressionniste du joueur de dames, plus que talentueux et plus que désargenté. On voit à quel point le génie et proche de la folie sous toutes ses formes, qu’elle passe par l’incapacité de., voire par la folie pure.
Et c’est une critique à l’acide que fait Kellerman de la société moderne, des égocentricités qui aveugle, notamment. Une œuvre qui s’entend à différents degrés, faites, elle aussi, comme un puzzle.
Si vous vous attendez à une enquête policière comme jamais vous n’en avez vu vous vous êtes trompés de film. La disparition de Simon Werner est bien l’événement central autour duquel se construit le film. Mais, ce n’est pas du côté de l’intrigue qu’il faut s’appensantir mais plutôt du côté de la construction du long. Originale, à l’instar du livre de Blandine Le Callet et sa Pièce Montée, livre relatant un simple mariage à travers les yeux de différents personnages. Procédé que l’on retrouve donc dans le long où les jours précédents la disparition du lycéen Simon Werner sont vus à travers les yeux de ses camarades de classe. Embirlificoté à souhait, le film ne dérape pourtant jamais et le dénouement final de tout ce processus, qui paraît d’abord sans queue ni tête, nous délivre la compréhension de l’ensemble du film et nous fait comprendre que la construction du long est en fait le réel point central.


















